L’honnêteté de Benoît XVI (2005-2013), sa démission, sa portée historique. René Laurentin.


La démission lucide et volontaire de Benoît XVI est considérée unanimement comme historiquement « exemplaire ».

Elle achève une série de démissions sur laquelle s’exercent aujourd’hui les commentaires. Plusieurs ont été forcées par les pouvoirs politiques, où même par des conciles, bien appuyées politiquement, notamment celles qui réduisirent l’Eglise confuse au seul Pape de Rome.

La démission de Benoît XVI est exemplaire. D’abord, parce que totalement étrangère à aucune action politique. Lui seul l’a décidée antérieurement à toute campagne qui aurait pu miser sur ses confidences significatives. La grande surprise qu’il a créée, tient précisément à ce que cette décision est libre, strictement personnelle, étrangère à toute influence extérieure. C’est d’ailleurs la norme qui régit toute démission pontificale, celle qui serait la plus proche de Benoît XVI et Saint Célestin.

Donc, le retrait fut indépendant et désintéressé. Mais surtout sa démission provient d’une admirable honnêteté vis-à-vis de sa personne et de sa fonction, dont il avait une conscience profonde et permanente.

Les papes précédents ont bien songé à leur démission. Ils y ont songé un peu tardivement à l’approche des 80 ans et ils ont établi des règles à la fois pour que le Pape puisse être prévenu par des personnes nommées secrètement et pour qu’il reste souverainement libre de sa décision. Quand ils ont mis au point ces mesures délicates et un peu avant, ils étaient près à démissionner, mais peu à près ils ne l’étaient plus, car si on tarde plus que ne l’a fait Benoît XVI, il est trop tard après, pour prendre sa décision.

Après cela, les pressions de l’entourage poussent le Pape à continuer jusqu’au bout. Il suffit que le Pape remette progressivement contacts et décisions à un secrétaire de confiance, cela peut aller très loin.

Un homme de confiance souvent irréprochable dans son dévouement et sa solidarité avec le Pape garantissait le sérieux de la décision. Mais il y avait transfert partiel qui pouvait devenir transfert total de l’autorité suprême et absolu qui règne dans l’Eglise. A titre d’exemple, Jean Guitton répétait à Paul VI : « un Pape est un père, un père ne démissionne pas. » Ce raisonnement est illusoire à bien des titres : D’abord, on est père par nature mais Pape par élection au sommet de sa carrière, d’autre part, les évêques aussi exercent une fonction paternelle. Mais, on les démissionne à 75 ans et les cardinaux à 80 ans par crainte que leur conscience et leur lucidité se dégradent.

Il y a deux moments psychologiques dont la transition est difficile à mesurer : le moment où l’on est capable de poser la question et déterminer les conditions de validité d’une telle décision, ce que l’on fait d’abord. Paul VI et Jean Paul II, ce dernier précisant les conditions d’indépendance et de liberté à sauvegarder, mais entre le moment où un Pape se pose en conscience le problème de sa démission et le moment où il peut encore la prendre, il y a un délai plus ou moins long. Après ce délai, les problèmes sont si complexes qu’il parait plus simple de pratiquer graduellement une délégation de pouvoirs au secrétaire ou collaborateur le plus proche. Par exemple, le secrétaire personnel de Paul VI où Mgr Dziwisz fut promu évêque dans cette circonstance, ses pouvoirs augmentèrent à mesure que les propos du Pape devenaient plus difficiles à déchiffrer et que ses réponses devenaient plus vagues ou énigmatiques.

Ce changement venait du fait qu’en vieillissant dans son pouvoir absolu, le Pape confondait davantage sa fonction et sa personne. Tout le portait à les identifier : mon pouvoir est absolu, je n’ai pas le droit de m’en défaire. Et beaucoup de conseillers l’encourageaient dans ce sens qui faisait loi à mesure que les facultés du Pape diminuaient sans changement d’apparence. Les conseils allaient dans le sens de ce durcissement.

Benoît XVI a bien géré la grâce qui lui a permis de discerner au bon moment la distance qui augmentait entre l’énormité de son pouvoir le plus absolu qui soit et ses capacités de l’exercer en pleine connaissance de cause.

Le plus admirable de sa décision, est qu’il a su personnellement, quelques jours avant le mois de février, fixer la fin de ses pouvoirs et qu’il s’y est tenu. S’il avait attendu quelques mois, s’il n’aurait pu été capable de démissionner car il est beaucoup plus difficile de maintenir l’arc de fer qui soutient le fonctionnement absolu du pouvoir indépendamment des capacités du responsable élu en pleine lucidité.

Le grand mérite de Benoît XVI, la transcendance de lucidité, vient de ce qu’il a su au bon moment, avant de s’engager dans un système où ses décisions personnelles seraient de plus en plus marginales, à été de démissionner avec trois semaines pour trancher lucidement les questions majeures et les transmettre, avec sa problématique, à son successeur.

Benoît XVI n’a jamais confondu sa fonction qui vit « quasi-absolu », avec sa personne, dans sa capacité à gérer ses deux dimensions, un exemple de souveraine liberté dont sauront s’inspirer désormais ses successeurs.

En matière de gouvernement, la tendance naturelle à identifier sa personne et sa fonction est le piège redoutable qui se pose à tout dirigeant là où des lois supérieures sont établies pour interdire cette installation définitive jusqu’à la mort dans un pouvoir de plus en plus absolu. C’est, cette illusion, contre laquelle Joseph Ratzinger s’est parfaitement défendu avant qu’il ne retombe dans l’illusion commune. C’est pourquoi sa décision, prise à temps, est historique et restera un exemple jusqu’au jour du jugement.

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